ENTRETIEN – Dans son ouvrage court et incisif Cancel!the Hubert Heckmann university décortique le phénomène de la cancel culture, importé des États-Unis, et le danger qu’il représente en France. Réduire une œuvre à un rôle de message politique, c’est ne pas comprendre la littérature, ajoute-t-il.
Hubert Heckmann, agrégé, est maître de conférences en littérature médiévale à l’université de Rouen. The est membre fondateur de l’Observatoire du décolonialisme. The est l’Auteur de Cancel! De la culture de la censure à l’effacement de la culture here comes de paraître aux éditions Intervalles, in the collection “Le point sur les idées”.
FIGAROVOX. – The expression de cancel culture(culture de l’effacement) n’est-elle pas oxymorique?
Hubert HECKMANN. – Au départ, comme dans l’expression “culture d’entreprise”, “culture” ne désigne dans l’anglicisme cancel culture qu’un ensemble de comportements au sein d’une communauté fédérée par des valeurs. The s’agit en l’occurrence des pratiques d’ostracisation (cancel) de personnes dont les propos sont jugés choquants par les membres de certaines communautés idéologiques. Corn ces valeurs et ces comportements que véhicule la cancel culture ont des implications for the culture elle-même, entendue as the domains of the activity intellectuelle et Artistique. The thermal baths cancel culture is a terme polémique qui n’est useful que dans la mesure où the permet de décrire le réel: la montée en puissance d’une culture de la censure entraîne de fait un véritable recul, la menace d’un effacement de la culture.
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La cancel culture réduit-elle l’œuvre à son auteur?
De ce point de vue, the cancel culture agit comme un effet paradoxal du culte de l’Autiste: le mythe romantique du génie puis the autopromotion of the artist contemporain ont fait passer au second plan les œuvres d’art, derrière la personne de l’Auteur qui captive the intérêt du public. En croyant parler d’art, on commente souvent la vie de l’Arte. Mais art, c’est avant tout les œuvres, qu’il faut considérer pour elles-mêmes si on veut pouvoir les comprendre et les apprécier. Or, pour dell’arte contemporain, l’œuvre ne réside plus dans l’objet mais dans l’expérience que l’objet va provoquer, et donc dans le discours qui conditionne et accompagne cette expérience, ce qui peut conduire à brouiller les frontières entre l’œuvre and the personne de l’Arte. Apply cette conception de art aux œuvres du passé, c’est céder à anachronisme. L’artiste en tant que personne ne doit pas pouvoir se soustraire au jugement moral, mais cela n’affecte pas le jugement esthétique, d’une tout autre nature, que l’on porte sur son œuvre of him. Savoir que Michel-Ange était d’un tempérament exécrable ne me conduit pas à préférer à ses œuvres of him les peintures et les sculptures d’artistes plus gentils…
La littérature est un art dont la particularité est de take the mots pour matériau, ma aucun art veritable ne trouve sa raison d’être dans la fonction de communication.
Hubert Heckmann
En faisant du texte littéraire un discours ordinaire qui doit provoquer adhésion ou rejet en fonction des valeurs et du message qu’il suppose, la cancel culture dégrade-t-elle la littérature?
Si les œuvres sont réduites à un rôle de message, alors il faut en effet ou bien les “aimer” (dans le sens très restreint du like des réseaux sociaux, qui est la manifestation d’une adhésion), ou bien les réprouver. C’est méconnaître la spécificité des genres littéraires, la diversité des niveaux de lecture, la puissance de l’ironie provoquée par les effets de décalage ou de citation … Par exemple, on attribue trop souvent au romancier les propos qu’il place dans la bouche de ses personnages. Ce n’est pas seulement la littérature qui est dégradée par une lecture aussi reductrice, c’est plus généralement notre capacité à accepter et à deepen les nuances, jusque dans nos discours ordinaires qui s’en trouvent eux aussi appauvris.
Le jeu de l’ambiguïté, here blends the art d’écrire, s’adresse à l’imagination du lecteur pour aroziter sa réflexion: les œuvres littéraires ne sont pas des recueils d’opinions et de commandements àinterprétation univoque. La littérature est un art dont la particularité est de take the mots pour matériau, ma aucun art veritable ne trouve sa raison d’être dans la fonction de communication. Kundera écrit dans Les Testaments trahis: «vu que les tendances politiques d’une époque sont toujours réductibles à deux seules tendances opposées, on finit fatalement par classer une œuvre d’art ou du côté du progrès ou du côté de la réaction; et parce que la réaction c’est le mal, the inquisition peut ouvrir ses procès. (…) Depuis toujours, depth, violemment, je déteste ceux qui veulent trouver dans une œuvre d’art une attitude (politique, philosophique, religieuse, etc.), au lieu d’y chercher une intention de connaître, de comprendre, de saisir tel ou tel aspect de la réalité.“
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Qu’est-ce qu’une littérature qui répond «aux besoins et aux critères d’un temps»? Fait-on du livre a product de consommation qui ne peut plus s’inscrire dans le temps long?
Certains éditeurs français recourent déjà à des sensitivity readers, chargés de passer les manuscrits au crible pour relever les passages qui risqueraient d’être perçus comme offensants ou désobligeants envers les minorités. Now, as the écrit Belinda Cannone, “la bêtise s’améliore»: De nouvelles susceptibilités éclosent continuellement, toujours plus chatouilleuses sur des sujets qui paraissaient hier anodins aux lecteurs les plus” conscients “et les plus” éveillés “. Les livres qui répondent à cahier des charges commercial et idéologique imposé par l’actualité sont donc ceux qui sont voués à sombrer le plus rapidement ou bien dans l’opprobre ou bien, si l’Auteur est chanceux, dans l’oubli … cite dans mon livre le cas d’un auteur qui confesse, quelques années seulement après the publication of a roman, que ce qu’il avait écrit est devenu choquant depuis le mouvement #MeToo. La date de péremption est atteinte! The permanent «révolution culturelle» des réseaux sociaux invite a la création d’une littérature jetable, «annulable» by fur and mesure des perfectionnements du conformisme.
La cancel culture perpétue la vieille illusion bourgeoise: elle se tient pour the acccomplissement du progrès et ne voit dans l’héritage culturel qu’une poubelle de l’histoire où s’accumulent les mêmes tares que celles qui restent à dénoncer aujourd’hui chez les ennemis du progrès …
Hubert Heckmann
Vous abordez un point absolument essentiel: le respect de «l’altérité culturelle des époques passées“. Comment éviter anachronisme et le jugement de temps disparus?
Le lecteur qui juge le passé à aune de ses propres critères moraux est aussi detestable que le touriste qui s’indigne, à l’étranger, de mœurs différentes des siennes! Longtemps, the bourgeoise culture is considered as the terme d’une évolution à l’Aune duquel il fallait interpréter le passé. There cancel culture perpétue la vieille illusion bourgeoise: elle se tient pour the acccomplissement du progrès et ne voit dans l’héritage culturel qu’une poubelle de l’histoire où s’accumulent les mêmes tares que celles qui restent à dénoncer aujourd’hui chez les ennemis du progrès… Au contraire, nous devons travailler à faire apparaître l’altérité, l’étrangeté des cultures anciennes, en partant de questions here if posent à nous dans le présent sans faire du passé l’écran de projection de nos worries morales contemporaines. Pour sortir de ce nouvel ethnocentrisme, il faut percevoir et faire sentir les différences dans l’ordre culturel, car ce sont elles qui mesurent le temps. La lecture des œuvres du passé peut être aussi bouleversante qu’une rencontre, mais il n’y a pas de rencontre authentique sans la reconnaissance d’une altérité, et cela représente une réelle prize de risque pour nos “identités” de plus en plus agressives et figées.
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Qu’est-ce que the “auto-totalitarism de la société” does not speak to Václav Havel?
Yes there cancel culture peut rappeler certaines dérives propres aux sociétés totalitaires, la comparaison trouve sa confine car nous ne vivons pas sous le règne de la terreur nazie ou stalinienne: les victimes de la cancel culture ne sont pas encore physiquement éliminées, Dieu merci! Et pourtant, the intimidation idéologique fonctionne, sans même avoir recours à la menace des camps. There cancel culture ressemble donc au système communiste des années 1970 en Europe de l’Est, que Václav Havel a qualifié de “post-totalitaire” parce qu’il prolongeait la dictature sans employer les moyens de répression du stalinisme: “Dans le système post-totalitaire, the line de conflit passe de facto par chaque individ, car chacun est à sa manière victim et support du système. Ce que nous entendons par système n’est donc pas un ordre que certains imposeraient aux autres, mais c’est quelque chose qui traverse toute la société et que la société entière contribue à créer “.
La littérature authentique a toujours représenté un péril pour le conformism social, justement parce qu’elle est irréductible à un message univoque.
Hubert Heckmann
“L’auto-totalitarisme de la société”, c’est ce phénomène par lequel je me soumets par lâcheté aux mots d’ordre idéologiques, pour me faire bien voir de mes semblables que j’incite à obtempérer en même temps que je cède moi-même. Les réseaux sociaux recréent aujourd’hui un tel système de surveillance réciproque et d’intimidation dont les victimes consentantes de la cancel culture sont aussi les premiers chiens de garde. L’engrenage auto-totalitaire est actionné par la veulerie collective, ma il peut être enrayé par le grain de sable du courage individuel.
Comment faire survivre la littérature?
La littérature en a vu d’autres, elle survivra. La littérature authentique a toujours représenté un péril pour le conformism social, justement parce qu’elle est irréductible à un message univoque. La violence du procès intenté à la littérature n’étonnera pas l’historien, et peut-être la littérature s’est-elle mieux portée dans les époques où elle a subi les attaques des bigots, des bien-pensants et des polices politiques, Plutôt que dans les époques où she arouses que indifférence. Mais en voulant aujourd’hui “protéger” la jeunesse d’une moral contagion que repandraient la littérature et art du passé, on ne fait qu’aggraver la rupture de transmission culturelle. Indeed, the cancel culture creuse les inégalités et accroît l’exclusion sociale, menant tout droit à l’opposé des bonnes intentions qu’elle proclame: en entravant accès d’une génération au savoir et à la culture, elle nuit gravement à la capacité de chacun de progresser vers la réflexivité et autonomie, portant préjudice en premier lieu aux plus pauvres et aux plus faibles.
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Ce qui me preoccupe, plutôt que la survie de la littérature, c’est la question de notre propre survie dans une société qui s’interdit de rechercher le vrai et le beau parce qu’il faudrait tout soumettre à l’exigence du bien, indexée sur le cours fluctuant des valeurs morales à la bourse des bons sentiments. Serions-nous asses lâches pour renoncer à la quête de la vérité comme à la recherche de l’émotion esthétique, sous la seule pression de quelques provocateurs vociférant qui ont décrété que le savoir et le plaisir étaient coupables? La soif de vérité et la soif de beauté sont inextinguibles. The commercial production and the enrégimentement politique of an art idéologically correct ne pourra jamais apaiser cette soif, ni même la tromper.
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